De la version originale à la version doublée, chronique d’une métamorphose


En bonne voxophile1, je m’intéresse à l’aspect multilingue du 7e art ; le doublage représente en effet une industrie à part entière, ainsi qu’un débat récurrent dans le milieu des cinéphiles.

Regarder un film avec ou sans doublage dans une autre langue, c’est avant tout une question de choix. Entre les puristes de la VO qui méprisent ouvertement les « ploucs » habitués à la version doublée, et les gens incapables de rester dans une salle plus de cinq minutes s’ils aperçoivent des sous-titres (et qui pensent que c’est pour les « snobs »)… les avis un peu trop tranchés se rencontrent fréquemment. Pourtant, chacune de ces possibilités semble avoir des raisons valables pour être appréciée (ou détestée).

Version originale contre version doublée

La VO demande indubitablement une attention plus soutenue quand on ne se débrouille pas un minimum dans la langue. Lire les sous-titres nous oblige à rester plus actif. Ils détournent constamment notre regard de l’image. Certains films étudiés, qui jouent beaucoup sur les détails visuels, seront gâchés par les efforts que l’on aura mis à lire le texte aux dépends du reste.

Mais le doublage a aussi une influence sur les détails. Pour faire une traduction cohérente, il modifie, voire élimine de nombreuses subtilités dans les dialogues et ôte parfois tout son sens aux répliques. La désynchronisation des paroles avec le mouvements des lèvres, un changement trop radical de voix ou de ton sur un personnage peuvent quant à eux désavantager un film, le rendant moins immersif ou moins crédible.

Une question de culture…

En tant que française, je suis encore formatée au doublage francophone. Je constate aussi que beaucoup de mes concitoyens sont 1. frileux à écouter des programmes dans une autre langue que la leur et 2. majoritairement mauvais – il faut bien l’avouer – dans la langue de Shakespeare, dont la maîtrise minimum leur permettrait pourtant de visionner en VO les films américains qui représentent plus de 50%2 des films diffusés dans nos salles à l’heure actuelle.

Résidant au Québec depuis plus d’un an, je découvre en même temps une culture francophone beaucoup plus adaptée que nous à la pratique de l’anglais, et je deviens moins réfractaire à la VO.

… et de pratique

Un phénomène assez singulier se produit chez moi : si je vois le film en VO en premier, sa VF me fera grincer des dents. En revanche, découvrir la VO après la VF me permet de profiter des deux versions sans (presque) jamais avoir de préférence ni pour l’une ni pour l’autre, à moins d’un doublage vraiment mauvais. Je suppose que la différence vient du « schéma de transformation » qui s’effectue inconsciemment :

  • de la VO à la VF, on a une dégradation : rien à gagner, on a déjà tout compris dans la VO, et la version doublée n’apporte en général rien de plus ;
  • de la VF à la VO, il y a une amélioration : le plaisir d’écouter la vraie voix des personnages et de découvrir de nouveaux détails qui ont été effacés par le doublage. Il y a en outre une pénibilité réduite : en ayant déjà vu le film, on profite de la VO en se focalisant moins sur les sous-titres.

D’un point de vue personnel, je pense (même si je regarde encore des films en VF) que la VO est fondamentalement meilleure parce qu’elle respecte l’intégrité de l’œuvre.

Un petit exemple ?

Dans les extraits musicaux – systématiquement doublés quand il s’agit de films ou de séries animées pour enfants – les différences avec la version originale sont souvent les plus significatives. L’une de mes premières (re)découvertes des Disney en VO, Pocahontas (1995), a été une des occasions de m’en apercevoir.

Paroles de « Colors of the Wind », version originale

You think I’m an ignorant savage
And you’ve been so many places, I guess it must be so
But still I cannot see if the savage one is me
How can there be so much that you don’t know
You don’t know

You think you own whatever land you land on
The earth is just a dead thing you can claim
But I know every rock and tree and creature
Has a life, has a spirit, has a name

You think the only people who are people
Are the people who look and think like you
But if you walk the footsteps of a stranger
You’ll learn things you never knew you never knew

Have you ever heard the wolf cry to the blue corn moon
Or asked the grinning bobcat why he grinned
Can you sing with all the voices of the mountain
Can you paint with all the colors of the wind
Can you paint with all the colors of the wind

Come run the hidden pine trails of the forest
Come taste the sun-sweet berries of the earth
Come roll in all the riches all around you
And for once never wonder what they’re worth

The rainstorm and the river are my brothers
The heron and the otter are my friends
And we are all connected to each other
In a circle in a hoop that never ends

How high will the sycamore grow
If you cut it down then you’ll never know
And you’ll never hear the wolf cry to the blue corn moon
For whether we are white or copper skinned
We need to sing with all the voices of the mountain
We need to paint with all the colors of the wind

You can own the earth and still
All you’ll own is earth until
You can paint with all the colors of the wind


Ensuite, ça devient intéressant lorsqu’on compare le sens originel des paroles à la transformation après doublage :

Traduction directe

Tu penses que je suis une ignorante sauvage
Et tu as tant voyagé, je suppose que c’est la vérité
Mais je ne vois toujours pas pourquoi, si la sauvage c’est moi
Comment peut-il y avoir tant de choses que tu ignores
Tu ignores

Tu crois que tu possèdes tout pays sur lequel tu poses le pied
La terre n’est qu’une chose inerte que tu peux revendiquer
Mais je sais que chaque pierre, chaque arbre, chaque créature
A une vie, a un esprit, a un nom

Tu penses que les êtres que tu peux considérer comme êtres
Sont les êtres qui te ressemblent et pensent comme toi
Mais si tu marches dans les pas d’un étranger
Tu apprendras des choses que tu ignorais même ignorer

As-tu déjà entendu le loup crier à la pleine lune3
As-tu déjà demandé au lynx pourquoi il souriait
Peux-tu chanter avec toutes les voix de la montagne
Peux-tu peindre avec toutes les couleurs du vent
Peux-tu peindre avec toutes les couleurs du vent

Viens courir avec moins les chemins de pins cachés de la forêt
Viens goûter aux baies de la terre mûries par le soleil
Viens te rouler dans toutes les richesses qui t’entourent
Et pour une fois ne t’interroge pas sur leur valeur

La pluie et la rivière sont mes sœurs
Le héron et la loutre sont mes amis
Et nous sommes tous connectés l’un à l’autre
Dans un cercle, un cycle qui ne finit jamais

Jusqu’à quelle hauteur grandira le sycomore
Si tu le coupes, tu ne le sauras jamais
Et tu n’entendras jamais le loup crier à la pleine lune3
Que l’on ait la peau blanche ou cuivre
Nous devons chanter avec toutes les voix de la montagne
Nous devons peindre avec toutes les couleurs du vent

Tu peux posséder la terre, mais toujours
Tu ne posséderas que de la terre jusqu’à
Ce que tu puisses peindre avec toutes les couleurs du vent

Version doublée (français)

Pour toi je suis l’ignorante sauvage
Tu me parles de ma différence, je crois sans malveillance
Mais si dans ton langage tu emploies le mot sauvage
C’est que tes yeux sont remplis de nuages
De nuages

Tu crois que la terre t’appartient toute entière
Pour toi, ce n’est qu’un tapis de poussière
Moi je sais que la pierre, l’oiseau et les fleurs
Ont une vie, ont un esprit et un cœur

Pour toi l’étranger ne porte le nom d’Homme
Que s’il te ressemble et pense à ta façon
Mais en marchant dans ses pas, tu te questionnes
Es-tu sûr, au fond de toi, d’avoir raison

Comprends-tu le chant d’espoir du loup qui meurt d’amour
Les pleurs du chat sauvage au petit jour
Entends-tu chanter les esprits de la montagne
Peux-tu peindre en mille couleurs l’air du vent
Peux-tu peindre en mille couleurs l’air du vent

Courrons dans les forêts d’or et de lumière
Partageons-nous les fruits mûrs de la vie
La terre nous offre ses trésors, ses mystères
Le bonheur, ici-bas, n’a pas de prix

Je suis fille des torrents, soeur des rivières
La loutre et le héron sont mes amis
Et nous tournons tous ensemble au fil des jours
Dans un cercle, une ronde à l’infini

Là-haut, le sycomore dort,
Comme l’aigle royal, il trône impérial
Les créatures de la nature ont besoin d’air pur
Et qu’importe la couleur de leur peau
Nous chantons tous en choeur les chansons de la montagne
En rêvant de pouvoir peindre l’air du vent

Mais la terre n’est que poussière
Tant que l’Homme ignore comment
Il peut peindre en mille couleurs l’air du vent


Malgré tous les efforts des traducteurs pour être au plus proche des paroles originales (au vu de toutes les contraintes à respecter – rythme, rimes, cohérence poétique et sémantique, etc. –, on comprend leur calvaire), la VF oscille entre des transcriptions exactes (mot à mot) et des traductions dont le sens s’est relativement éloigné de celui de la VO.

La vision que l’on a de cette métamorphose situe le débat à propos du doublage. On défend le cinéma soit en tant qu’art (garder l’œuvre intacte pour ne pas détruire son concept), soit en tant que divertissement (adapter le produit au public pour le rendre accessible à tous)…

1 Vous pouvez aller regarder la définition de ce mot sur Wikipédia. La page est également très instructive sur les mécanismes du doublage et la façon dont l’utilisent les pays européens selon leur culture linguistique.

2 Source : Centre national du cinéma et de l’image animée (CNC), statistiques 2009-2010.

3 Ici, « blue corn moon » ne se traduit pas vraiment de façon littérale. À moins qu’il ne s’agisse d’une figure poétique, il est possible que cette expression fasse référence au stade de la lune. Selon la tradition folklorique américaine, la pleine lune porte un nom différent selon le mois – « corn moon » correspondant au mois d’août. La troisième pleine lune de chaque saison est quand à elle appelée « blue moon ». Le spectacle d’une « blue corn moon » est donc techniquement possible dans un certain intervalle de temps (pour ceux qui ont envie de se taper le calcul, vous avez une heure, je ramasse les copies à la fin). Source : Wikipédia bien sûr (et merci aux forumeurs de Wordreference dont j’ai repris l’explication).


4 réponses à « De la version originale à la version doublée, chronique d’une métamorphose »

  • 15 novembre 2010 à 20h08
    Cedric dit :

    Une analyse intéressante, je partage particulièrement ton avis sur le le fait que le français est tellement formaté à tout voir doublé qu'il en développe une réaction épidermique au sous-titrage. Mais chose surprenante (et qui indique un changement j'espère) depuis un peu moins dun an des salles de grands distributeurs situées dans les grandes villes proposent certains films en VOSTFR et en VF.

    Le doublage procède aussi d'une facilité qui n'est pas directement apparente. Au moins pour la télévision il est plus facile, plus rapide et moins coûteux de mettre quelqu'un en cabine et de poser une voix que de faire des sous-titres propres. Un autre aspect que j'ai connu en faisant de la traduction en amateur, c'est la difficulté à réaliser une bonne traduction pour des sous-titres. Le spectateur peut comparer le sous-titre à ce que dit le personnage donc une erreur de traduction peut rapidement être relevée. De plus, nous lisons plus lentement que nous parlons. Un bon sous-titre doit alors capturer l'essence de ce que dit le personnage et traduire les subtilités du language et du choix des mots tout en restant suffisamment court pour être lu. Enfin, les sous-titres doivent respecter des contraintes techniques comme ne pas s'afficher durant un changement de plan, tenir sur deux lignes avec la ligne du haut plus courte si possible, etc.

    Concernant le débat VF/VO je dirai qu'il s'agit avant tout d'une habitude. Personnellement, je n'apprécie plus du tout la VF car regardant 99% des films en VO, je ne supporte plus la désynchronisation labiale. Mais j'admet que les sous-titres troublent le visionnage d'un film; j'en ai encore fait l'expérence ce week-end avec Rubber...

  • 15 novembre 2010 à 22h25
    Guillaume dit :

    La désynchro labiale est malheureusement aussi présente dans la VO, car il est rare que les dialogues d'origine soient gardés au montage. Heureusement c'est souvent négligeable et on a au moins droit à la voix original de l'acteur, car c'est lui qui fait son propre dubbing en post-prod.

  • 16 novembre 2010 à 05h41
    Gaëlle Despoulain (Admin) dit :

    @Cédric : je n'avais pas vraiment vu les choses sous cet angle ! C'est vrai que version doublée ou sous-titrée, dans les deux cas il y a un gros travail derrière. Une bonne raison de ne pas juger trop rapidement l'une ou l'autre d'ailleurs :)
    @Guillaume : pas toujours malgré tout, le doublage VO n'est pas systématique.

  • 16 novembre 2010 à 13h26
    Ehma dit :

    Cédric a dit ce que je voulais dire... le sous-titrage est une traduction en soit et certains jeux de mots ne passeront donc pas.

    Il y a une autre composante. On imagine tous les films anglophones sous-titrés... parce que la plupart d'entre nous sommes capable de comprendre l'anglais (ou au moins d'en attraper quelques mots). Du coup, ce n'est plus uniquement au sous titrage qu'on se fie... On lit la conversation qu'on entend.

    Imaginez que vous ayez un film en russe (ou n'importe quelle autre langue si vous parlez russe)... est ce que c'est toujours aussi appréciable de le voir en VO ? On n'est incapable d'attraper un seul mot, les sonorités nous sont étranges... Moi je pense que quand je suis capable de comprendre suffisamment la langue mais pas d'attraper les détails, le sous titrage est un plus. Si je ne suis pas capable de comprendre quoique ce soit, alors je préfère la version française.

    Et puis il faut avouer que pour les gros films (pas les petites séries genre 'un dos tres') les traductions (en France) sont vraiment bien faites parce qu'une traduction littérale de l'anglais au français sonnerait faux et qu'il faut bien évidemment adapter les références culturelles américaines aux référence française.

    En conclusion, j'aime la VO et la VF


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